“Mon Bégaiement, Ma Voix au Travail” : Témoignage de Anne Desplanches, technicienne des urgences et adulte qui bégaie.
Nom : Anne Desplanches
Titre de l'emploi : Technicienne des urgences
L’ABC est fière de présenter “Mon bégaiement, ma voix au travail”. Une campagne de sensibilisation à l’occasion du Mois de l’ouïe et de la communication.
Tout au long du mois de mai, nous partagerons une série de témoignages vidéo et écrits pour mettre en lumière les réalités vécues par les adultes qui bégaient en milieu professionnel. À travers ces voix, la campagne vise à briser les tabous, déconstruire les idées reçues et ouvrir la voie à des environnements de travail plus inclusifs, où chaque manière de s’exprimer a sa place.
Comment décrirais-tu ton travail ? Qu’est-ce que tu fais dans une journée typique ?
Au cours de l’été 2023, j’ai travaillé dans un centre régional de coordination des urgences. Mon rôle consistait à soutenir les opérations liées aux feux de forêt et à l’évacuation des communautés menacées dans la région du nord-ouest de la Colombie-Britannique. Concrètement, cela impliquait de recevoir et transmettre de l’information, coordonner avec différents partenaires (services d’incendie, municipalités, équipes de terrain), et contribuer à la prise de décision en temps réel. Une journée typique était rythmée par des appels téléphoniques continus, des échanges rapides d’information et une forte pression temporelle. Il fallait être capable de traiter plusieurs informations simultanément et communiquer clairement dans un environnement souvent bruyant et exigeant.
Qu’est-ce qui est le plus difficile dans ton travail en lien avec le bégaiement ?
Le plus difficile pour moi fut la pression liée à la communication rapide et constante. Dans ce type d’environnement de travail, la fluidité est souvent attendue, voire associée à l’efficacité. Le fait de devoir répondre immédiatement, parfois en enchaînant les appels, a parfois rendu la prise de parole très stressante.
Cette pression s’accompagnait d’une charge mentale constante. Je n’étais jamais pleinement sereine et une grande partie de mon énergie était mobilisée pour tenter de contrôler ou masquer mon bégaiement afin de “tenir le rythme”, ce qui ajoutait une fatigue émotionnelle et cognitive importante à un environnement déjà exigeant.
J’ai aussi ressenti une charge mentale importante liée à l’anticipation : la peur de bloquer, de ralentir un échange ou d’être perçue comme moins compétente.
Te sens-tu soutenue au travail ?
Oui, en partie. J’ai eu la chance de travailler avec des collègues bienveillants, avec qui j’ai pu créer des liens authentiques. Leur attitude a fait une réelle différence. Combiné à l’adrénaline propre à ce type de contexte opérationnel, cela m’a permis de m’adapter progressivement et même de ressentir beaucoup de plaisir et de satisfaction dans le travail accompli.
Cela dit, le soutien n’était pas forcément structuré ou explicite par le milieu professionnel lui-même. Il reposait sur des individus plutôt que sur une véritable reconnaissance des réalités liées au bégaiement ou aux différences de communication, malgré les engagements en matière d’inclusivité annoncés par l’organisation gouvernementale pour laquelle je travaillais.
Qu’est-ce que le bégaiement t’apporte comme force au travail ? / En quoi le bégaiement fait de toi une meilleure employée ?
Le bégaiement m’a permis de développer des compétences essentielles dans ce type de contexte d’urgence : une grande capacité d’écoute, de la rigueur dans la formulation des messages, et une attention particulière à la clarté de l’information. J’ai appris à structurer mes messages et à m’appuyer davantage sur des outils écrits pour sécuriser la transmission de l’information.
Mon bégaiement n’a jamais remis en cause ma capacité à comprendre des situations complexes, à analyser l’information, à prioriser les actions ou à travailler en collaboration avec de multiples partenaires. Cette expérience a plutôt mis en lumière le fait que l’efficacité en situation d’urgence ne repose pas uniquement sur la fluidité de la parole, mais aussi sur l’écoute, la rigueur, la clarté du contenu transmis et la capacité à rester organisée et lucide sous pression.
Plus largement, il m’a donné une forme de résilience et d’adaptabilité, mais aussi la conscience des efforts invisibles que cela implique.
Quels conseils donnerais-tu aux personnes qui bégaient qui commencent à travailler ou qui veulent avancer dans leur carrière ?
Je dirais qu’il est important de ne pas réduire sa valeur professionnelle à sa manière de parler. Le bégaiement peut rendre certaines situations plus exigeantes, mais il ne définit pas les compétences.
C’est aussi utile de trouver des stratégies qui fonctionnent pour soi (préparation, structuration, appui sur l’écrit), et de s’entourer de personnes bienveillantes.
Enfin, je pense que plus on prend sa place, plus on contribue à faire évoluer les représentations. Il n’est pas nécessaire d’attendre d’être “fluide” pour être légitime.
Cela étant dit, le bégaiement reste une réalité avec laquelle il faut composer au quotidien, nécessitant parfois une adaptation et une certaine énergie, avec ses moments de doute, de fatigue et de découragement qu’il est important de reconnaître.
Cette expérience m’a permis de déconstruire certaines idées reçues sur la communication en milieu d’urgence et de montrer qu’il est possible d’y contribuer pleinement, à condition que les réalités des personnes présentant des différences de communication soient reconnues, comprises et soutenues.
Est-ce que tu en parles / mentionnes ton bégaiement lors des entrevues d’embauche ? Si oui, comment ?
Oui, de plus en plus car c’est quelque chose que je considère important de nommer, surtout si cela peut faciliter la compréhension et ajuster les attentes.
Quand j’en parle, j’essaie de le faire simplement, sans dramatiser, en expliquant que cela peut affecter ma fluidité mais pas ma capacité à faire mon travail.

